La pensée de l’Ecole autrichienne pour mieux comprendre les cryptomonnaies

Yorick de Mombynes, conseiller référendaire à la Cour des comptes et fin connaisseur des cryptomonnaies, était l’invité du dernier épisode de « 21 millions », l’excellent podcast du journaliste Grégory Raymond dédié aux blockchains et cryptomonnaies.

Il est intervenu en particulier sur l’Ecole autrichienne, cette école de pensée économique dont il est spécialiste et qui a inspiré les cryptomonnaies – et surtout Bitcoin.

Nous vous proposons ici un transcript des passages qui nous ont semblé les plus intéressants de cet entretien (lien ici et ci-dessous pour le podcast entier).



La monnaie : instrument de pouvoir vital des Etats, au détriment des citoyens selon les autrichiens

« Pour les économistes « autrichiens », la monnaie est une institution sociale qui est née spontanément, par des tâtonnements, pour surmonter les inconvénients du troc. Les Etats ont compris que la monnaie était un instrument de pouvoir, pour financer leurs dépenses – d’où le fait que les Etats ont pris le contrôle de la monnaie (de façon très très progressive puisque cela a pris des millénaires). L’Etat a aujourd’hui un pouvoir extrêmement puissant sur la monnaie ce qui leur permet de financer leurs dépenses ; c’est devenu pour eux un instrument vital. Les structures socio-politiques actuelles reposent sur l’émission de monnaie. Selon les autrichiens, ce schéma est contreproductif et finit par se retourner contre les citoyens ; il faut donc inventer autre chose. »

Une prise de contrôle progressive au fil de l’histoire

« Les Etats ont dès le début essayé de prendre le contrôle sur la monnaie mais ne l’ont pas obtenu tout de suite : ils ont d’abord encadré la production des pièces d’or ; puis les souverains ont apposé leur visage sur les pièces ; puis ils ont réglementé les banques, en leur accordant des privilèges spécifiques (alors qu’initialement les banques étaient des établissements comme les autres), pour pouvoir se financer plus facilement ; puis ils ont créé des banques centrales, à qui ils ont accordé des pouvoirs croissants, jusqu’à leur donner le monopole de l’émission monétaire. »

La proposition d’Hayek sur la concurrence monétaire, source de critiques chez les autrichiens

« Hayek [économiste souvent associé à l’Ecole autrichienne] a été très critiqué par les autrichiens eux-mêmes, qui ont été nombreux à considérer qu’il était assez naïf sur sa proposition de « vraie concurrence entre les monnaies ». Hayek part d’un constat : les Etats imposent une sorte de monopole sur leur territoire puisqu’un commerçant n’a pas le droit de refuser un paiement dans la monnaie décidée par cet Etat. Hayek dit : si la concurrence fonctionne dans tous les domaines en faisant baisser les coûts et augmenter la qualité, pourquoi ce mécanisme ne fonctionnerait-il pas dans le domaine monétaire ? Pourquoi lutter contre les monopoles et ne pas lutter contre le monopole de la monnaie ? Dès lors, dit-il, proposons que chacun, individu comme entreprise, puisse créer sa propre monnaie, et que le meilleur gagne : nous verrons alors quelle monnaie obtient le plus de confiance.

Quand il émet cette proposition en 1976, tout le monde se moque de lui. L’idée d’une concurrence entre de multiples monnaies est naïve, dit-on alors, car l’idée de la monnaie est de servir d’intermédiaire entre des échanges ; il est donc naturel que les consommateurs utilisent la monnaie dont ils supposent qu’elle sera la plus communément utilisée par tous les autres consommateurs. On peut donc prévoir qu’il y aura très vite un mouvement d’unification vers une monnaie mondiale, certes privée, mais unique. Cette monnaie sera celle utilisée spontanément par des humains depuis des millénaires : l’or, estiment plusieurs autrichiens. »

L’arrivée des cryptomonnaies…et le retour de la théorie de la convergence

« Mais ces derniers n’avaient pas prévu le surgissement des cryptomonnaies. Ces monnaies ne sont pas créées par des entreprises mais par des communautés de développeurs, investisseurs, scientifiques, cryptographes, etc. On peut imaginer qu’il y aura une convergence : c’est la thèse de Saifedean Ammous quand il dit qu’il y aura un standard Bitcoin (The Bitcoin Standard), comme il y a eu un étalon-or. Ca n’exclue pas que d’autres cryptomonnaies survivent mais en étant liées d’une manière ou d’une autre à la cryptomonnaie qui aurait « gagné » la compétition. »

L’importance des mécanismes auto-équilibrants pour éviter les dérives

« Avec l’étalon-or, au 19e siècle, chaque monnaie nationale n’était qu’une représentation de l’or dans un certain poids. Concrètement il existait donc une monnaie mondiale, l’or. Si certains Etats émettaient trop de monnaie nationale, il existait un mécanisme qui permettait d’équilibrer, par l’augmentation des prix.

Ce qui est intéressant, c’est d’imaginer un système avec des mécanismes auto-équilibrants permettant d’éviter les dérives pour protéger les consommateurs et le rôle de la monnaie en tant qu’intermédiaire des échanges : c’est vraiment cela qui devrait être la priorité, car ce rôle est fondamental pour la civilisation. C’est cela qui a permis à la civilisation de se développer. »

Pourquoi la notion d’inflation est trop vague pour les autrichiens

« Dans le langage commun, l’inflation est l’augmentation générale du niveau des prix. Pour les autrichiens cette définition est trop vague. Cette augmentation peut avoir des causes très diverses : pénurie de la production d’un bien majeur pour l’économie numérique ; variations de demande ; etc. Si on se contente de regarder le résultat net de l’augmentation des prix, cela ne nous dit rien sur les causes profondes de cette augmentation. Pour les autrichiens, il faut définir une inflation monétaire : l’augmentation de la masse monétaire qui n’est pas fondée sur une augmentation des réserves des banques. »

Les Etats comme juges et parties

« Les autrichiens condamnent le phénomène d’inflation monétaire qui a pour eux énormément d’effets pervers. Pour eux, le fait que les Etats monopolisent l’émission monétaire est profondément vicieux : ils sont juges et parties. Ils ont un intérêt à augmenter la masse monétaire pour se financer eux-mêmes plus facilement.
C’est absurde de faire confiance aux Etats là-dessus : ils vont perturber le fonctionnement de l’économie à leurs propres fins au détriment de la population, en premier lieu des plus démunis.

Cette inflation monétaire a plusieurs effets pervers [que détaille ensuite Yorick de Mombynes]. »

L’inflation monétaire accusée de favoriser les cycles économiques…

« Le premier de ces effets pervers concerne les cycles économiques (boom, crises, etc.) qui, selon les autrichiens, viennent largement des manipulations monétaires. C’est ce qu’on a vu au XXe siècle : il n’y a jamais eu autant de cycles économiques, avec des périodes d’euphorie et de crises gravissimes. Or quand on regarde en détail, on voit que ces crises ont été créées par des retournements de confiance après des phases d’euphorie créées par une croissance monétaire excessive, voulue par la puissance publique. Si on avait une monnaie moins inflationniste, comme l’était l’or au XIXe, sa valeur serait plus stable et il y aurait moins de cycles économiques. »

…de perturber les prévisions des entreprises…

« Deuxième inconvénient : la perturbation du calcul économique. Ce calcul est fondamental : c’est lui qui permet aux entreprises de planifier leurs activités, en calculant leurs coûts et revenus. Si la masse monétaire évolue de manière imprévisible et brusque, cela perturbe totalement ces calculs et ne fait qu’appauvrir l’humanité en perturbant les entreprises. »

…de favoriser le surendettement et la surconsommation (dont celle des ressources naturelles)…

« Troisième inconvénient : cela favorise une économie du surendettement. C’est ce qu’on voit aujourd’hui et ce n’est pas sain : cela ne peut pas continuer.

Cela favorise aussi une surconsommation. On dit toujours que la société de consommation est le produit du capitalisme ; en réalité c’est aussi le produit de la croissance monétaire exagérée par la puissance publique. Puisque l’on crée beaucoup de monnaie, les taux d’intérêts sont faibles, et tout le monde s’endette alors pour consommer, au lieu de planifier le long terme : épargner et investir. On consomme beaucoup de biens de consommation mais aussi de ressources naturelles. C’est donc aussi intéressant de faire ce lien-là. »

…de créer des distorsions temporelles de pouvoir d’achat…

« Autre inconvénient, l’effet Cantillon : tout le monde ne subit pas l’augmentation des prix en même temps. Ceux qui reçoivent en premier la monnaie nouvellement créée – par exemple ceux qui ont contracté des emprunts, travaillent dans les institutions financières ou disposent des contrats avec la puissance publique – pourront profiter de la monnaie nouvellement émise avant de subir l’augmentation des prix qui en résultera ultérieurement. Autrement dit, ces personnes bénéficient d’un gain de pouvoir d’achat.

L’augmentation de la masse monétaire engendre une redistribution de pouvoir d’achat relatif, favorisant les plus riches – ceux qui ont une capacité d’endettement – ou ceux qui sont connectés politiquement, défavorisant les plus démunis – ceux qui ne peuvent pas s’endetter pour acheter un appartement à Paris, par exemple. C’est un effet social extrêmement perturbant, qui aboutit à augmenter les inégalités sociales. C’est un argument intéressant, or il n’y a que les autrichiens qui le soulèvent. »

…et de favoriser les guerres, et de renforcer leur durée et intensité

« Enfin citons un dernier argument : cela favorise les guerres. Quand on regarde l’histoire des guerres économiques, la première guerre mondiale a abouti à pulvériser l’étalon-or : tous les Etats ont eu besoin de financer leurs dépenses de guerre et ont suspendu temporairement l’étalon-or pour émettre autant de monnaie que possible. Sauf que cela n’a pas été temporaire…Cela a été définitif. Qui plus est, cela a probablement rallongé la durée et l’intensité de la première guerre mondiale.

C’est très important à comprendre et ce n’est d’ailleurs pas nouveau : depuis des siècles les Etats ont financé leurs dépenses et notamment de guerres par un contrôle accru sur la monnaie. On peut même imaginer que certaines guerres récentes, comme la guerre en Irak, n’auraient pas eu lieu de la même manière voire pas eu lieu du tout si les Etats n’avaient pas un moyen de financement illimité sans passer par une augmentation des impôts, qui est très impopulaire. »

Bilan et lien avec les cryptomonnaies

« Cela fait donc beaucoup d’arguments pour contester l’inflation monétaire provoquée par les gouvernements. Ce n’est pas une peur d’ordre irrationnel : c’est une analyse froide, scientifique de la réalité.

Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est que la confiance dans la capacité de l’Etat à bien gérer la monnaie tend à décliner. Il n’y a pas besoin d’avoir un doctorat d’économie pour comprendre que l’émission monétaire sans limites opérée par les banques centrales n’est pas tenable. C’est d’ailleurs pour ça que les gens essaient de trouver des valeurs refuges – appartements, œuvres d’art, etc. Les cryptomonnaies sont maintenant une valeur refuge parmi d’autres pour se protéger de l’inflation monétaire.

On peut considérer qu’il n’y a plus besoin aujourd’hui de réfléchir à un retour de l’étalon-or car désormais existe le bitcoin. Le bitcoin a toutes les caractéristiques de l’or : divisible, homogène, transportable, résistant, non-duplicable, et rare – et avec un avantage que n’a pas l’or : il est encore plus transportable. Certes, il est plus volatil que l’or, donc reste une valeur de refuge limitée mais cela vaut seulement pour l’instant, parce qu’on est dans une période encore transitoire : il n’a que dix ans, ce qui n’est qu’un clin d’œil, un battement de paupière dans l’histoire monétaire. »

Les autrichiens contestent l’analyse dominante des causes et remèdes de la crise de 2008

« La théorie dominante dit : 1/ que la crise de 2008 est un échec du capitalisme ; 2/ que l’économie mondiale a été sauvée par les politiques monétaires très expansionnistes. Les autrichiens contestent ces deux points.

Ils disent d’abord que la crise de 2008 est le résultat d’un échec des politiques monétaires : c’est l’aboutissement d’un cycle économique artificiel qui a été engendré par des politiques expansionnistes, notamment de Greenspan.

Ils disent d’autre part que la politique monétaire très expansionniste qui a suivi et se poursuit aujourd’hui non seulement n’a pas réglé les problèmes – elle a sauvé des acteurs financiers qui auraient dû faire faillite et donc a contribué à continuer de les déresponsabiliser – mais, en plus, a accentué des problèmes structurels qui auraient dû être résolus. Pour eux ces politiques monétaires ne font que préparer de nouvelles crises qui seront encore plus dévastatrices.

La plupart des économistes disent qu’on n’avait pas le choix : si on n’avait pas fait ces politiques monétaires, cela aurait été une catastrophe car trop de banques auraient fait faillite, ce qui aurait été un désastre pour les épargnants. Pour les autrichiens, c’est probablement exagéré : sans ces politiques il y aurait sans doute eu des dégâts importants, mais les choses se seraient rétablies relativement vite car l’économie aurait été assainie. Les acteurs irresponsables ou improductifs auraient été éliminés et les ressources auraient été ré-allouées vers des acteurs plus efficaces qui rendent davantage service aux épargnants, consommateurs, entreprises, etc.

Ce qui compte maintenant, c’est ce qui va se passer par la suite. Est-ce qu’on recommence ? Est-ce qu’on accepte qu’il y ait des cycles plus forts, de plus en plus destructeurs ? Est-ce qu’on accepte que les acteurs irresponsables restent en place et soient financés par les contribuables ? C’est ça la grande question. »

Merci à Yorick de Mombynes et Grégory Raymond pour cette interview passionnante. Retrouvez-là ici en podcast pour l’écouter dans son ensemble .

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